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Kyle Alden Martens, Split Hairs, Diagonale 2026. Crédits photo: B. Brookbank
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exposition
SPLIT HAIRS KYLE ALDEN MARTENS 16.01-28.02 Vernissage: 16.01, 17h Diagonale est heureux de commencer l'année 2026 avec une proposition personnelle de l'artiste Kyle Alden Martens. Artiste originaire de Saskatchewan installé depuis plusieurs années à Montréal, Kyle Alden Martens poursuit à Diagonale sa réflexion sur les subjectivités queer et les formes qu’elles empruntent, tout en réexposant ses familiers à de nouvelles échelles et temporalités. Tissu, cuir et couture constituent ainsi un vocabulaire plastique au service des corps qui se fabriquent, se lisent et se projettent. L’installation « Split Hairs » est composée de sculptures suspendues dont l’ampleur rompt avec l’économie discrète des gestes antérieurs. Là où les précédentes itérations revêtaient une dimension souvent humaine voire parfois réduite, le visiteur fait face ici à des structures qui dominent l’espace et le corps. Plus que de simples occurrences offertes au regard, leur imposante présence opère un basculement ontologique où le déséquilibre d’échelle devient le lieu d’une politisation implicite. Cet engagement visuel par lequel Martens semble repenser les identités traditionnellement tenues pour fixes, en trajectoires mouvantes, n’est pas sans rappeler la théorie du « futur dans le présent » [1] de José Esteban Muñoz. Au cœur de celle-ci, le chercheur cubano-américain met en exergue l’expression d’un devenir que performent les communautés minorisées, non comme projection utopique, mais comme vibration concrète déjà perceptible dans les gestes et les matérialités contemporaines. Des œuvres qui se trouvent à la fois ancrées dans le présent et tendues vers une durée queer qui refuse la continuité normative. Accrochées en série aux longues ossatures métalliques, vestes aux fils de couture apparents et bottes aux semelles ponctuellement retournées invitent le visiteur au sein du processus créatif dans un jeu de caché- montré. Mais plus qu’une intention de visibiliser, ces dispositifs prolongent la réflexion en ajoutant la répétition au refus d’une chrononormativité [2]. Ciseaux, dés à coudre et montres volontairement opacifiées sont disposés ici et là comme autant d’indices d’un régime temporel en fuite. En brouillant les instruments mêmes qui mesurent le temps et en répétant les éléments qui composent « Split Hairs », l’artiste n’induit pas une suspension mais une désarticulation. Le temps n’est plus la trame invisible sur laquelle se déposent les pièces, il devient une substance conflictuelle, variable et dissidente qui fracture la linéarité et produit des rythmes qui ne répondent plus aux impératifs reproductifs, sociaux et économiques d’une existence prédéterminée. Une temporalité devenue matière que Kyle Alden Martens nourrit par la lecture d’ « Orlando » de Virginia Woolf, tout au long de la production de son exposition. Auteure moderniste majeure du XXe siècle, celle-ci y dresse le portrait d’un personnage éponyme qui parcourt les époques en empruntant tour à tour les traits du féminin et du masculin, tels que traditionnellement définis. L’œuvre écrite n’est pourtant pas à voir comme une simple référence littéraire mais presque en tant qu’infrastructure-modèle où le sujet franchit les régimes de genre de la même façon que l’on traverse des environnements. Celle-ci agit ici en une sorte de protocole de lecture permettant de comprendre la manière dont Martens manipule les matériaux pour penser une subjectivité fluide et ouvrir plus largement à un devenir autre, attentif aux tensions entre corps, durée et narratifs. - Chloé Grondeau ..... [1] « The insistence of a future in the present ». Traduction libre de l’autrice. [2] Concept de l’autrice Elizabeth Freeman selon lequel les existences se dérouleraient via une trajectoire prévisible et linéaire. |
Vues de l'exposition "Split Hairs" de Kyle Alden Martens, Diagonale, 2026 © Mike Patten
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Carolyne Scenna, "Savon (ébauche)", gouache, 2025
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exposition
SODIUM CAROLYNE SCENNA 5.09 - 18.10 Vernissage 5.09, 17h - 22h Fruit d’une démarche sensible et attentive dans laquelle les matières se meuvent, affectées par les aléas du temps, Sodium rassemble un inventaire de gestes pratiqués par Carolyne Scenna depuis plusieurs années. Superposée sur les murs de Diagonale, une série de textiles collés en couches laissent entrevoir une collection de taches, de marques, et d’autres microtraces accumulées aléatoirement. À l’origine, les tissus ont recouvert diverses surfaces, et se trouvent maintenant imbibés d’une colle organique qui lui permet de les maroufler directement aux parois de la galerie, effaçant quasiment la distinction entre l’œuvre et son support. Au centre du lieu, Scenna présente une installation de briques moulées, fabriquées à partir de suif de bœuf recyclé, transformé par un processus traditionnel de saponification. Les moules de ces savons de pays proviennent de briques discontinuées, autrefois utilisées pour des éléments architecturaux industriels de la ville, et trouvées à proximité de l’atelier de l’artiste. Pour son intervention murale comme pour son installation, elle réactive objets et phénomènes observables les lieux abandonnés dans la ruine urbaine, soulignant son caractère instable et poreux : les briques, maintenant faites de savon friable, évoquent la construction puis la démolition de bâtiments (et des industries qui les accueillaient), alors que les toiles collées rappellent l’affichage sauvage posé aux parois des sites de construction, ou encore les surfaces sur lesquelles s’inscrivent la vétusté d’une ville en perpétuelle transformation, sorte de déchet monumental. Chez l’artiste, le mouvement de la matière est d’abord observable dans le travail d’atelier, lieu où tout bouge, fluctue, change – passant du solide au liquide, du transitoire au fixe, de la condensation à l’évaporation, de la souplesse à la raideur, de l’organique au synthétique, du vrai au faux, du concret à l’abstrait. À l’image de l’élément chimique qui prête son nom à l’exposition, un métal alcalin sensible qui oxyde rapidement à l’air et qui réagit violemment au contact de l’eau, Sodium réunit une quantité de transformations liées aux propriétés spécifiques de ses matériaux de prédilection aux propriétés solubles et souvent réversibles. Inévitablement métamorphiques, les œuvres sont ainsi en travail constant, variant perpétuellement d’état, de texture, de ton ou d’odeur. Si ces variations demeurent parfois au seuil du perceptible, elles traduisent un désir clair : se défaire du mythe persistant de la permanence de l’objet sculptural ou pictural, au profit de dispositifs qui accueillent, voire célèbrent, la métamorphose lente de la matière. Pendant toute la durée de l’exposition, les briques seront en période de cure. Leur matière sera en transformation, réagissant lentement à l’air, au temps, à l’humidité ambiante. Le savon s’inscrit dans un temps qui déborde le cadre de l’exposition. Sodium se déploie dans une temporalité réactive à l’accélération perceptible de l’espace urbain et des cycles de consommation qu’elle alimente, lui opposant une éthique du soin inscrite au cœur même des processus qui lui sont chers. Par là, l’artiste interroge aussi la valeur d’échange de l’œuvre, sa circulation. L’espace d’exposition, tout comme l’atelier, agissent comme des filets qui retiennent partiellement les changements de matière, des éponges qui absorbent ce qu’elles rencontrent. En ce sens, les deux lieux deviennent équivalents l’un à l’autre, agissant tous deux comme des intermédiaires, effaçant la distinction nette entre le temps de production et le temps de présentation. - Daniel Fiset |
Vues de l'exposition "SODIUM" de Carolyne Scenna, Diagonale, 2025 © Jean-Michael Seminaro





